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Date de parution le 28 mai 2020
Éditeur : L'Antilope (Paris)
traducteur:
Isabelle Jannès-Kalinowski

Les revues

Affaires personnelles

Récit choral d'un exil collectif, croisement habile entre témoignages et récits collectifs, Affaires personnelles parvient à nous faire comprendre et ressentir un événement historique peu connu : l'exode des juifs de Pologne en 1968. Agata Tuszynska plonge le lecteur dans son matériau très riche et pluriel. Une bande d'amis, enfants de survivants de la Shoah, découvre leur judéité, leur polinité, dans la lutte puis l'exil. Parfois contradictoires, ses voix donnent une image de toute une époque et surtout de la façon dont on y survit. Affaires personnelles illustre un genre de récit que l’on voudrait voir se développer en France : la non-fiction narrative, un croisement entre l’enquête journalistique, historique, le récit et son roman. Une façon de souligner à quel point la réalité apporte d’invraisemblances souffrances, de quelle manière elles peuvent être différemment ressenties. Éclairage intime sur les atrocités de l’Histoire, leur effarante propension à se répéter.

Affaires personnelles se révèle d’abord ainsi un témoignage de premier plan sur la Shoah. Agata Tuszynska (désolé je ne parviens pas à faire l’accent sur le n) souligne les différentes stratégies pour y survivre. Beaucoup d’impossibilité d’en parler, de réticences surtout motivées par un désir de passer à autre chose. Le livre insiste sur l’importance juive dans la construction, avant et après guerre, du communisme. On prend, au passage, connaissance de la colonne Doubrowski, celle des communistes polonais durant la guerre d’Espagne. C’est d’ailleurs une question assez passionnante traitée par l’autrice : comment se sent-on juif quand on a reçu une éducation athée, comment transmettre des traditions que l’on ne connaît pas ? Une des pistes intéressante est de souligner que cette appartenance juive s’est dessiné sous l’oppression antisémite. Un témoignage le rappelle, en se référant à Sartre : sans l’antisémitisme, la judéité n’aurait concerné que les religieux.

Dans Comment j’ai rencontré les poissons, Ota Pavel l’illustrait dans le grotesque : après la guerre, une partie de la population juive a vu dans le communisme une façon d’abolir les distinctions raciales. En vain. Après la guerre des Six-jours, les protestations étudiantes, en Pologne les juifs, une fois de plus, ont servi de bouc-émissaire. L’autrice nous montre les différentes réceptions de cette accusation d’être une cinquième colonne. Tous n’ont pas choisi, si on peut dire, de renoncer à la nationalité polonaise. Une façon habile de montrer que jamais l’histoire ne se répète exactement. En mars 1968 la menace resta, globalement, implicite. Affaire personnelle sait montrer les échos d’une telle infamie. Renoncer à ce qu’on est, tout abandonner, quitter une mentalité. L’effondrement soviétique dans l’exil imposé par son régime. Bratislava été 68 brossait lui aussi un portrait saisissant de l’exil slovaque. Seulement, la Pologne en 1968 appartient, en théorie au camp des oppresseurs, à ceux qui envoient leurs soldats contre le printemps de Prague. « On vivait dans un grand mensonge de l’histoire.» Il faut d’ailleurs noter cet étrange rapport à Israël entretenu par toute cette diaspora.

Affaires personnelles, à travers les souvenirs d’une toute petite bande, laisse résonner l’exaltation de toute une époque. D’une manière que l’on pourrait parfois trouver presque trop normée. Les disques qu’il fallait écouter, les jeans qu’il fallait porter, les conquêtes amoureuses dont il fallait se réclamer. Une éducation sentimentale de la classe aisée avec tous ces passages obligés. Tout le talent d’Agata Tuszynska est de nous faire percevoir à quel point cette normalité dans l’air du temps est aussi une reconstruction. Le livre part d’une photo, un adieu sur un quai de gare, pour envisager comment chacun, loin, s’est inventé un destin. On exhibe sa réussite, son sentiment de revanche mais surtout son attachement aux livres (on aime voir si souvent citer Hlasko). Affaires personnelles exhibe alors ce qu’il reste de l’exil. Cette réussite sociale de toute cette bande, issue d’un milieu favorisé et cultivé, tient aussi à ce qu’elle a à prouver. Ce qu’il reste de leur vie acquière, dans le prologue et l’épilogue, un très joli attachement personnel.

Qui s’en souvient ? En 1968, la Pologne a de nouveau été traversée par une campagne antisémite, cette fois, orchestrée par le pouvoir communiste.

Toute une génération – ou presque –, celle qui a environ vingt ans à ce moment-là, se retrouve obligée de partir, n’emportant que très peu d’« affaires personnelles ».

Cinquante ans plus tard, Agata Tuszyńska va à la rencontre de celles et de ceux qui ont dû quitter leur pays et se sont exilés à travers le monde. En réunissant d’émouvants témoignages, elle nous fait entrer au cœur de cette génération de Juifs, souvent enfants de la nomenklatura communiste, ignorant pour la plupart leur judéité et le passé de leurs parents.

EXTRAIT DU RÉCIT

« Nous étions des enfants sans grands-parents, sans famille éloignée. »

« La maîtresse a fait un petit discours sur la guerre. Stefan m’a dit : « Toi aussi tu es juive. »
« Moi », je lui ai répondu, « sûrement pas. » Je l’ai répété à la maison… et il avait raison. J’avais dix ans. »

« Il fallait faire une liste des objets et des livres qu’on voulait emporter. J’ai décidé de détruire mes lettres, cartes postales, calendriers, journaux intimes. Tout est parti en fumée. »